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Les Assen


Les morts dans l'existence des vivants

La plupart des cultures du monde ont une façon ou une autre de perpétuer le souvenir des morts. Beaucoup d'entre elles utilisent un objet plus ou moins transformé par l'art ou l'artisanat comme fixateur ou catalyseur du souvenir ; un tel objet est susceptible d'empêcher la mémoire des vivants de laisser les morts tomber dans l'oubli. Une chanson populaire gun a beau affirmer que "les cieux sont la véritable demeure, sur terre, nous ne sommes que de passage", il n'en reste pas moins la certitude que d'ici nous ne devons pas partir entièrement, qu'il nous faut rester présents dans le souvenir et la vie quotidienne de ceux qui nous sont chers.

L'objet appelé assen chez les fon ou assanyi chez les gun est celui que les cultures de langue "gbé", qui s'étendent d'Ouest en Est globalement de la Volta au Ghana à l'Ogun au Nigeria, puis sur 300 km du Sud au Nord, ont inventé pour jouer ce rôle. Pièce commune à tous les morts qu'elle sacralise, elle traduit aussi leur égalité devant ce phénomène naturel ; voilà pourquoi on la retrouve sur de nombreux étals de marché à vil prix. Cependant, la transformation artistique à laquelle elle est soumise lorsqu'elle est dédiée à des rois comme c'est le cas au musée historique d'Abomey la soustrait à la banalité commune. L'assen ou l'assanyi est un des rares objets dont on peut reconstituer l'histoire ; les sources orales et écrites ont conservé le témoignage de son évolution.

L'Assen : de la calebasse végétale au support métallique

Assin dédié à la mère d'Agoli Agbo, photo A. Avaro
    Assen dédié à la mère de Agoli
    Agbo
Les sources orales de la cité d'Abomey et les recherches ethnologiques de Abdou Serpos Tidjani nous permettent de savoir comment les peuples de langue "gbé" en sont arrivés à adopter un objet en métal pour le culte des morts. Le même objet porte en effet deux noms : assen ou sinuka. Différents sens ont été avancés pour expliquer le premier terme ; le plus important utilise le champ sémantique fon pour faire de l'assen "l'objet digne de vénération". Le deuxième mot sinuka signifie littéralement "calebasse à boire". Ce mot permet de suivre l'évolution des moeurs et des traditions tout comme il rend compte des changements formels par lesquels l'objet est passé.

La tradition enseigne qu'au départ, les populations de langue "gbé" offraient à manger et à boire aux défunts dans des calebasses appelées à juste titre sinuka. Au contact des yoruba elles firent connaissance des cannes de "Osanyin", le dieu des plantes médicinales et de la guérison. Ces cannes étaient en métal et on pouvait les faire tenir debout en les enfonçant dans le sol. Cette tradition influença les populations de langue "gbé". Elles substituèrent alors un récipient de métal à celui que leur propre tradition leur avait légué sans pour autant supprimer la forme de base, celle de la calebasse. Elles la montèrent sur un pieu métallique exhaussant le récipient à mi-chemin entre la terre où reposent les corps et le "ciel" où la partie la plus subtile de l'humain est censée résider après sa mort. Les raisons de cette transformation ne nous sont pas connues. Il est probable que la nouvelle adoption ait été dictée par la durabilité du métal ; il disparaît beaucoup plus lentement qu'un objet végétal. Mais la proximité phonologique des mots ne trompe pas : chez les gun le même s'appelle assanyin et témoigne bien de la provenance yoruba de la source d'inspiration.

Types et fonctions des Assen

Assin d'Akaba, photo Antongini et Spini
    Assen dédié au roi Akaba

L'assen est un objet tridimensionnel. Sa forme de base est celle d'une calebasse munie de son couvercle monté sur un pieu métallique que l'on peut enfoncer dans le sol. Cette forme a été conservée dans l'assen godokponon. Au fil du temps, la partie centrale a été stylisée ; elle s'est transformée, dans l'assen gbadota en une série de colonnades courbes et resserrées à la base, un peu plus écartées de l'axe métallique central au sommet. L'évasement de la partie supérieure, malgré l'espace entre les "colonnades" permet de continuer à visualiser le récipient initial. Le sinuka a perdu de son caractère fonctionnel ; il est devenu, grâce aux maîtres-forgerons de la cour d'Abomey un bel objet où le vide participe de la construction volumétrique. Ce qui était autrefois le "couvercle" de la calebasse est devenu comme un toit dont la surface sert à l'expression de dictons, de proverbes ou de motifs évocateurs des noms forts des rois. Ces différentes transformations des surfaces peuvent être complétées par l'adjonction de pendentifs au plateau supérieur.

La complexification formelle traduit le rang social de l'individu, de la famille ; mais elle traduit aussi le savoir-faire des forgerons et de l'atelier de provenance. Les dépôts de restes sacrificiels solides, d'huile et de libations alcoolisées finissent par donner aux assen encore fonctionnels un aspect caractéristique ; dans les yoxo où on les trouve, ils se présentent un peu comme une forêt d'arbres dont les feuillages s'étagent sur plusieurs niveaux.

En général, on peut considérer l'assen comme un objet qui fait le lien entre le monde des vivants et celui des ancêtres ou des dieux. En effet tout défunt, quel que soit son âge et les conditions de son décès a droit à l'érection d'un assen. L'objet est le signe d'une vie réussie sur terre et de l'intégration au monde des ancêtres. On connaît très peu de cas où un défunt n'a pas droit à un assen ; mais celui-ci est rarement implanté avant les cérémonies particulières que sont le jo nu dido ou le Xwetanu. Ces deux cérémonies se déroulent dans une ambiance de grande fête ; on interroge naturellement le fa et on immole souvent des animaux dont le sang est répandu sur les "assen". On boit aussi des liqueurs et on en verse en libation pour les défunts.

Les assen représentent les morts mais ne sont pas, si l'on omet les exceptions que constituent ceux des rois et des personnages importants, assimilables à des portraits physiques. L'assen ne vise pas à décrire le caractère d'une personne. Par contre, il permet de l'invoquer, de la rendre présente dans et dès l'instant où elle est invoquée. Sa présence semble indiquer que l'on traite avec une personne. Pourtant, c'est aussi un support d'action impliquant un rituel. Voilà pourquoi la dénomination d'"autel portatif" peut convenir pour le désigner : il est suffisamment léger pour qu'on puisse le déplacer, en cas de besoin, d'un endroit à un autre ; mais il permet aussi le transfert de la substance des repas vers ceux-là qui ne peuvent plus s'alimenter de choses entièrement matérielles et terrestres.

Il existe deux autres formes d'assen : l'assen acrelele utilisé par le bokonon et l'assen hotagantin.
L'assen acrelele est celui que le bokonon ou devin implante avant de commencer les consultations du Fa l'autorisant à lire dans le passé, le présent et le futur. Ce type d'assen porte sur la tige principale un bout de métal recourbé vers le haut si bien qu'il peut servir d'accoudoir au devin en cas de necessité. Souvent, il est aussi muni de petites clochettes sans battant. L'assen acrelele ne renvoie pas aux ancêtres personnels du devin mais à tous ceux qui ont exercé le métier avant lui, qui ne sont plus mais dont la présence active est attendue pour conduire à un heureux terme la consultation qui tient à la fois du diagnostic, de la recherche de solution et de l'appel au secours.
L'assen hotagantin n'est pas à vrai dire un autel mais plutôt un indicateur des maisons prestigieuses. On l'implante sur le faîte de celles-ci en général et en particulier à Abomey sur les Jèho au moment des huetanu ou cérémonies annuelles. La pratique en a presque disparu aujourd'hui. Mais les assen les plus célèbres sont ceux qui sont dédiés aux anciens rois du Danhomè. On peut en voir un certain nombre au musée d'histoire d'Abomey.

Les Assen des rois du Danhomè
Assin de Béhanzin, coll. Musée de l'Homme, Paris
    Assen dédié au roi
     Béhanzin

Les collections du Musée historique d'Abomey et du Musée de l'Homme à Paris disposent d'un certain nombre d'assen propriété autrefois des anciens rois du Danhomè. Il est difficile dans une présentation aussi sommaire de les présenter tous. Comme nous l'avons écrit ci-dessus, les assen des rois du Danhomè sont des objets du souvenir. Comme la plupart des objets de cour, ils sont fabriqués par un groupe spécialisé de forgerons, les Hountondji qui apportent à leur réalisation un soin particulier. Les assen royaux diffèrent de ceux du commun parce que les artisans de cour utilisent parfois pour les réaliser un métal autre que le fer. Certaines pièces commandées à l'extérieur ou offertes aux rois par les visiteurs étrangers sont réalisées dans des métaux nobles comme l'argent. Le roi Béhanzin a fait confectionner un assen en or. Il s'agit en fait d'une âme de métal recouverte d'une mince pellicule d'or. Cet assen fut dédié aux âmes de tous les rois disparus : l'or si rarement utilisé à Abomey est bien le roi des métaux. Chaque roi a des assen qui lui sont propres. Souvent ils lui ont été dédiés par ses descendants ou ses successeurs : on ne peut confectionner son propre assen de son vivant.


En guise de conclusion

Les assen des rois d'Abomey sont un embellissement d'un objet indispensable au commun des mortels dans les cultures de langue "gbé". Ils rappellent certes l'égalité de tous devant ce terme inéluctable et redisent aussi que chaque humain peut rentrer dans la lignée des ancêtres tout proches des "dieux" s'il a vécu dignement et est reconnu par les siens comme un homme de bien. Mais des différences peuvent apparaître dans les signes traducteurs de l'intégration du défunt au collège des ancêtres et de ceux dont les actes assurent le maintien et la perpétuation de la famille. Les assen royaux affichent cette différence et pourraient laisser penser qu'on retrouve dans l'au-delà une condition similaire à celle qu'on a eue sur terre. Les autres cultures du Bénin qui ne sont pas de langue "gbé" ont d'autres façons de vénérer leurs morts. Les yoruba par exemple ont pour cela les "egungun" ou "revenants". Dans ce cas, un objet ne rappelle pas le défunt qui devient une personne qui peut s'entretenir avec les vivants. L'essentiel est que les liens entre les vivants et les morts ne s'affaiblissent pas et que la communauté demeure toujours unie, par delà la vie et la mort.



Bibliographie

BAY, E, 1985 : Asen, iron altars of the fon people of Benin, October 2 - December 21, Emory University Museum of Art & Archaeology, 48 p, ill, 26 cm

MAUPOIL, B, 1981 : La géomancie à l'ancienne Côte des Esclaves, Paris, Institut d'Ethnologie, 686 p, planches.

MERCIER, P, 1952 : Les asen du Musée d'Abomey, Dakar, Ifan, 75 p, planches.

TIDJANI, A. S., 1998 : Notes sur le mariage au Dahomey, Ivry-sur-Seine, Editions Nouvelles du Sud, 163 p.

 

 

Joseph Adandé
Université Nationale du Bénin

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